on m'a posée la question, alors je réponds ;)

Rien à voir avec une quelconque question érotique ou une misanthropie exacerbée. Quand j'ai créé ce blog, j'ai cherché longuement un nom à lui donner. Pas d'idées. J'ai tenté de copier Karen et d'utiliser le générateur de titres qu'elle même a employé pour son blog, mais sans résultat car rien ne me parlait. Enfin rien qui entre dans les 16 caractères qu'autorise Canalblog (nan sinon il est probable que ce blog se serait appelé "Réhabilitation des faibles", ça, ça me parle :p).

Alors je me suis tournée vers mon petit intérieur. Il y a une chose qui n'a jamais changé en moi depuis mes 15 ans : ma passion pour le théâtre de Jean Anouilh. Je connais la plupart de ses pièces presque par coeur, et suis capable de poursuivre une citation commencée ou de situer chaque personnage ou chaque situation.

Ma favorite est incontestablement le Voyageur Sans Bagages mais là encore, le critère des 16 caractères ne me permettait pas d'utiliser ce titre. Je me suis donc rabattue sur ma seconde préférée : La Sauvage.

Cette pièce raconte l'histoire de Thérèse, jeune fille pauvre, qui aime et qui est aimée de Florent France, grand et célèbre compositeur et pianiste. Elle prend son début le soir où Florent vient rencontrer les parents de la jeune fille et l'emmener chez elle pour l'épouser. Autour de Thérèse, tous sont émerveillés de sa "chance" : avoir été choisie par un homme riche. Et tous, sans exception, par cupidité, avidité, ou jalousie, cherchent à tirer partie de cette union. Bassesse et mesquinerie sont au programme... Thérèse, elle, ne pense pas vraiment à la chance qu'elle a de sortir de cet univers sordide. Elle aime Florent, sincèrement, et se sait digne d'être aimée de lui... mais voilà : l'amour ne suffit pas. Le passé des pauvres est trop lourd pour être quitté si facilement, vivre avec des gens qui n'ont aucune idée de ce qu'est la misère est terrible, même si leurs pensées sont pures et charitables. Bien plus que l'argent, c'est la "connaissance de la misère" qui les séparera...

Plus que quelques citations, un extrait :

Cette maison « si claire et si accueillante », avec son luxe, ses livres, ses portraits de famille, semble dire à THÉRÈSE qu'elle n'est pas faite pour elle. Loin de renier le passé qu'elle ne peut oublier, « la sauvage » se cabre d'orgueil. Florent, qui devine sa détresse, voudrait la sauver d'elle-même, arracher ses « mauvaises herbes ». Il y parviendrait peut-être, mais en voyant son père qui se conduit chez l'hôte comme un ivrogne sans éducation, elle se reprend : elle « s'accroche » à cette loque qui est « de la même race » qu'elle, et elle se cramponne à sa « pauvre révolte ». Le dialogue frémissant qui l'oppose alors à Florent révèle l'abîme entre les deux « royaumes » des riches et des pauvres. Avec son âpreté que souligne encore la vulgarité voulue de l'expression, cette page traduit la révolte des héros d'Anouilh sous la forme inattendue d'une fidélité désespérée à la tare indélébile de la pauvreté.

 

THÉRÈSE, à Florent : Tu ne dis plus rien ? Tu sens que je suis loin de toi maintenant que je m'accroche à lui... Ah ! tu m'as tirée à toi, tu sais, avec ta grande force et ma tête se cognait à toutes les pierres du chemin... Mais je t'ai échappé, maintenant. Tu ne pourras plus jamais m'atteindre.

Florent : Non, Thérèse, tu te débats, mais tu ne m'as pas échappé.

THÉRÈSE: Si, maintenant que je suis au désespoir, je t'ai échappé, Florent. Je viens d'entrer dans un royaume où tu n'es jamais venu, ou tu ne saurais pas me suivre pour me reprendre. Parce que tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir mal et de s'enfoncer. Tu ne sais pas ce que c'est que se noyer, se salir, se vautrer... Tu ne sais rien d'humain, Florent... (Elle le regarde.) Ces rides, quelles peines les ont donc tracées ? Tu n'as jamais eu une vraie douleur... Tu n'as jamais haï personne, cela se voit à tes yeux, même ceux qui t'ont fait du mal.

Florent, calme et lumineux encore : Non, Thérèse. Mais je ne désespère pas. Je compte bien t'apprendre un jour à ne plus savoir haïr, toi non plus.

THÉRÈSE: Comme tu es sûr de toi !

Florent : Oui, je suis sûr de moi et sûr de ton bonheur que je ferai, que tu le veuilles ou non.

THÉRÈSE: Comme tu es fort !

 Florent : Oui, je suis fort.

THÉRÈSE: Tu n'as jamais été laid, ni honteux, ni pauvre... Moi, j'ai fait de longs détours parce qu'il fallait que je descende des marches et que j'avais des bas troués aux genoux. J'ai fait des commissions pour les autres et j'étais grande et je disais merci et je riais, mais j'avais honte quand on me donnait des sous. Tu n'as jamais été en commission, toi, tu n'as jamais cassé le litre et pas osé remonter dans l'escalier ?

tarde : Tu as bien besoin de raconter toutes ces histoires, par exemple !...

THÉRÈSE: Oui, papa, j'en ai besoin.

Florent : Je n'ai jamais été pauvre, non, Thérèse, mais ce n'est pas ma faute.

THÉRÈSE: Rien n'est ta faute ! Tu n'as jamais été malade non plus, j'en suis sûre. Moi j'ai eu des croûtes, la gale, la gourme, toutes les maladies des pauvres ; et la maîtresse m'écartait les cheveux avec une règle quand elle s'en est aperçue.

tarde, excédé : Boh ! Des croûtes !

Florent secoue la tête : Je me battrai, Thérèse, je me battrai, et je serai plus fort que tout ce que t'a fait la misère.

THÉRÈSE ricane : Tu te battras ! Tu te battras ! Tu te bats gaiement contre la souffrance des autres parce que tu ne sais pas qu'elle vous tombe dessus comme un manteau ; un manteau qui vous collerait à la peau par endroits. Si tu avais été méchant déjà, ou faible, ou lâche, tu prendrais des précautions infinies pour toucher ce manteau saignant. Il faut faire très attention pour ne pas vexer les pauvres... (Elle prend son père par la main.) Allons, viens, papa. Remets ton chapeau haut-de-forme. (A Florent, bien en face.) Laisse-nous passer, s'il te plaît.

FLORENT lui a barré la route : Non, Thérèse.

THÉRÈSE frissonne, se regardant dans ses yeux : « Elle est délicieuse ! » J'ai entendu que vous disiez cela avec Hartman. « Elle est délicieuse ! » Tu ne t'attendais pas à cela, hein ? Cette haine qui me creuse le visage, cette voix qui crie, ces détails crapuleux. Je dois être laide comme la misère en ce moment. Ne dis pas non. Tu es tout pâle. Les vaincus sont effrayants, n'est-ce pas ?

Florent : Pourquoi emploies-tu des mots aussi bêtes ? Tu n'es pas un vaincu, et surtout, je ne suis pas un vainqueur.

THÉRÈSE: Tu es riche, c'est pire. Un vainqueur qui n'a pas combattu.

Florent lui crie, excédé : Mais tu ne peux pas me reprocher éternellement cet argent. Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ?

THÉRÈSE: Oh ! rien, Florent. Tu aurais beau le jeter tout entier au vent, par la fenêtre, en riant, comme l'autre jour, que ma peine ne s'envolerait pas avec lui... Tu n'es pas seulement riche d'argent, comprends-le, tu es riche aussi de ta maison de petit garçon, de ta longue tranquillité et de celle de tes grands-pères... Tu es riche de ta joie de vivre qui n'a jamais eu à attaquer ni à se défendre, et puis de ton talent aussi. Tu vois qu'il y a vraiment trop de choses à jeter par la fenêtre... Et ne crois pas que tu es un monstre, surtout. Hartman t'a trompé en employant ce mot. Tu m'as torturée et tu es bon, tu sais, et ce n'est pas ta faute, parce que tu ne sais rien. (Elle le regarde pendant une seconde, puis, soudain, sa colère la submerge. Elle crie, avançant vers lui.) Tu ne sais rien ! Tu comprends, puisque je te lâche mon paquet, aujourd'hui, comme une bonne qu'on flanque à la porte, je veux te le crier une fois encore ; c'est ce qui m'a fait le plus de mal. Tu ne sais rien. Vous ne savez rien vous autres, vous avez ce privilège de ne rien savoir. Ah ! Je me sens grosse ce soir de toute la peine qui a dû serrer, depuis tou­jours, le cœur des pauvres quand ils se sont aperçus que les gens heureux ne savaient rien, qu'il n'y avait pas d'espoir qu'un jour ils sachent ! Mais ce soir tu sauras, tu me sauras moi au moins, si tu ne sais pas les autres...

La Sauvage, II (La Table Ronde, éditeur).